Santé et Biodiversité du jardin thérapeutique

Le rôle positif de la Nature sur l'Homme est considéré depuis toujours comme une évidence, surtout depuis que l'Homme a pris conscience de sa capacité à faire disparaître ou à dégrader la Nature. 

Avec l'aide de Laetitia Marisa, chercheuse au CNRS et en formation professionnelle sur l'EcoPaysage et la Biodiversité, nous avons initié une exploration sur la nécessité d'approfondir notre approche et notre valorisation de la biodiversité dans un jardin thérapeutique.

Les théories de la  santé et biodiversité

La théorie de la Biophilie de Wilson

La théorie ou hypothèse de la Biophilie a été énoncée en 1984 par Edward O. Wilson, célèbre biologiste et entomologiste américain, à l'origine de la consécration du concept de Biodiversité. L'idée est que le vivant est instinctivement attiré par le vivant, qu'il existe "un penchant instinctif des humains à aimer et protéger la nature". Ce lien étroit entre la nature et l'être humain serait un besoin lié à la survie datant de l'époque où l'homme et son environnement coexistaient étroitement avec une forte inter-dépendance. Cela expliquerait notamment notre besoin d 'être entouré de fleurs, d'en planter dans son jardin - nos ancêtres ayant compris qu'elles se transformaient en fruits comestibles, ce qui renforce notre besoin de protéger cette biodiversité, de se ressourcer au milieu de la nature, voire de la rechercher lorsque l'on réside en milieu urbain. 

Le paradoxe de l'Homme étant d'avoir continuellement recherché à s'affranchir de sa dépendance de la nature, tout en espérant  que celle-ci ne change jamais, tant il en appréciait les bienfaits.

Cette théorie a donné naissance au mouvement de conception biophilique en architecture qui vise à recréer le lien avec la nature à travers le bâti, pour y améliorer la santé et le bien-être, en intégrant des éléments qui vont directement et indirectement reconnecter les habitants et la nature. Les grands principes du design biophilique, repris dans un rapport de Terrapin Bright Green (Terrapin, 2014), peuvent être regroupés en 3 grandes catégories : (1) les principes de nature dans l’espace (comme un lien visuel avec la nature, Lien invisible avec la nature , Stimulations sensorielles non-rythmiques, variabilité thermique et renouvellement d’air, Présence de l’eau, Lumière dynamique et diffuse, Lien avec les systèmes naturels), (2) les principes d’analogies naturelles comme des formes et motifs biomorphiques ou la complexité et l’ordre, et (3) les principes de nature de l’espace (Perspective, Refuge, Mystère, Risque). Les liens visuels avec la nature, la perspective et le refuge étant les principes qui bénéficient de preuves contre-croisées irréfutables et dont le potentiel d’impact sur la santé et le bien-être est important.

La théorie de Roger Ulrich et la réduction du stress

Roger Ulrich , professeur d’architecture en Suède, est l’un des premiers chercheurs à étudier et publier des preuves quantitatives des effets de l’accès à la nature dans les établissements de soin. Il publia en 1984, l’article « View though a Window May influence Recovery from Surgery » dans la revue Science. L’expérience consista à comparer des patients ayant subi une cholécystectomie (ablation de la vésicule biliaire), opération particulièrement douloureuse en phase post-opératoire, et de comparer les patients ayant vue depuis leur chambre sur des arbres à ceux ayant vue sur un mur de briques. Les paramètres mesurés étaient le nombre de jours d’hospitalisation, le nombre de prises et l’importance de la prise d’analgésique et de médications pour traiter l’anxiété et le jugement des infirmières sur la récupération du patient. Une réduction de près d’un jour du temps d’hospitalisation, moins de complications post-chirurgicales, une réduction des doses d’analgésiques et moins de jugements négatifs des infirmières quant à la récupération. En 1991, il étendit ces conclusions à la théorie de la réduction du stress selon laquelle la vue d’une scène contenant des éléments naturels comme de la végétation ou de l’eau, en suscitant des émotions positives et des sentiments tel que l’intérêt, l’agrément et le calme, aura un effet restaurateur spontané et rapide en diminuant la vigilance suite à une situation stressante (Sok, 2019).  Il a par ailleurs contribué à créer le terme et la certification EDAC ( ) qui reconnaît les connaissances dans ce domaine et le besoin des institutions médicales à prouver l’impact de leur pratique. De nombreuses études ont par la suite confirmé cette étude, dont, en ce qui concerne spécifiquement les jardins thérapeutiques, une de Sandra Whitehouse en 2001 qui démontra le bénéfice d’un jardin avec des arbres dans une structure hospitalière sur l’angoisse d’attente concernant un proche des visiteurs et auprès du personnel (Guéguen, 2012).

 La théorie de la restauration de l'attention de Kaplan et Kaplan

La théorie de la restauration de l’attention de Rachel et Stephan Kaplan 1989 explique pourquoi voir la nature améliore nos performances cognitives . Des périodes prolongées d’attention dirigée sans restauration amène à une fatigue mentale, voire physique. Une fatigue mentale prolongée peut résulter en une augmentation de l’irritabilité, de l’impatience, du non-contentement, voire de l’hostilité. Une partie de la restauration est possible via l’attention indirecte, involontaire, une forme d’attention qui ne demande pas d’effort. Visualiser des scènes et des paysages comportant des éléments naturels va capter notre attention involontaire, permettant à notre attention dirigée de se « reposer » et à nos capacités attentionnelles d’être « restaurées » (Sok, 2019). 

Le syndrome de manque de nature

Il est nécessaire pour compléter revue, de citer la description , notamment celle faite par David Louv, du syndrome de manque de nature. Celui-ci rappelle qu'avant de décrire la nature comme un restaurateur de la santé, c'est son absence qui est à l'origine des problèmes physiques et mentaux qui peuvent être observés. 

La biodiversité et son lien avec la santé

Le terme Biodiversité fut utilisé la première fois en 1980 par Thomas Lovejoy, biologiste américain spécialiste de l’Amazonie. Le terme fut repris en 1985 par Walter G. Rosen qui préparait le Forum de pour le National Research Council de 1986 et démocratisé par Roger O. Wilson, qui consacra le terme dans la littérature scientifique, notamment dans le compte-rendu de Forum de Biology de 1988. La biodiversité désigne la diversité de toutes les formes du vivant, à l’échelle de l’espèce par la diversité génétique, à l’échelle interspécifique avec la diversité spécifique et à l’échelle des écosystèmes, en terme de richesse et de fonctionnement. Quels liens existent-il entre santé et biodiversité ?

En terme de santé, la biodiversité peut être associée à 3 grands types de services écosystémiques (Morand, 2013; Morand, 2018; Lavarde 2013): un de production, d’approvisionnement, qui est la production de médicaments (remèdes naturels ou d’extraction de molécules actives), et deux de régulation, un effet de dilution des pathogènes et donc de la transmission des maladies et le second, qui nous intéressent plus dans ce mémoire, est l’effet positif sur le bien-être et la forme qui se rattache aussi à la catégorie des service à caractère social.

L'impact mesuré de la biodiversité sur le bien-être

Peu d’articles encore traitent de cette problématique. Une revue bibliographique de Lovell et al en 2014 (Lovell, 2014) rapporte 17 articles d’intérêt, publiés entre 2000 et 2012, étudiant spécifiquement le lien entre santé et biodiversité. Mais les approches sont très hétérogènes, avec des différences de définition de la biodiversité et de mesures de l’état de santé, rendant difficile la comparaison des résultats. Toutefois 9 sur 14 des études les plus robustes méthodologiquement mettent en évidence une ou des associations positives. Deux, dont une à large échelle, met en évidence un effet inverse. Des études plus robustes sont donc requises pour pouvoir mieux conclure sur la nature du lien et le réel bénéfice direct (Lesne, 2015).

Un de ces travaux est celui de Fuller et al en 2007 (Fuller, 2007) qui met en évidence un lien entre un bénéfice psychologique et la richesse en espèces de plantes, d’oiseaux et de papillons de l’espace considéré. L’étude montre qu’il existe une très bonne corrélation entre la perception des gens de la richesse en biodiversité et la richesse réelle mesurée.

Les mesures permettant de favoriser la biodiversité dans un jardin thérapeutique

On peut émettre des hypothèses, en se fondant sur les concepts d’environnement enrichi de Hebb et de biophilie, que la biodiversité participerait à l’enrichissement et à la complexité du jardin, mais aussi à le rendre plus vivant, ce qui favoriserait la contemplation et l’observation de la vie sauvage, et par conséquent serait bénéfique pour le bien-être, la réduction du stress

Favoriser la biodiversité au jardin n’est donc pas délétère, serait même bénéficiaire, et si jamais cele n’apporte pas d’effet, cette démarche a le mérite de créer des continuités écologiques au sein des villes.

Comment favoriser la biodiversité de manière adaptée à un établissement de soin ? Les fiches techniques de biodiversité et bâti (Biodiversité et Bâti, 2016), les référentiels des labels Ecojardin (Ecojardin, 2018), le guide « Gérer les espaces verts en faveur de la biodiversité des Jardins » de Noé (Jardins de Noé, 2011), les critères de la qualification écologique de la mairie de Paris et divers articles disponibles sur des sites web spécialisé de référence (comme Rustica et écoconso) ont permis de compiler les recommandations en faveur de la biodiversité et adaptées au contexte du jardin.

D’autant plus dans un contexte de jardin thérapeutique, favoriser un type d’espèce ciblée, comme les mésanges bleues ou certains papillons, connus pour être retrouvés dans les alentours, est intéressant. Cela demande de connaître la biologie, l’écologie et la phénologie de l’espèce recherchée.

Concernant les zones naturelles, le guide « Biodiversité et bâti » sur les essences locales met en garde toutefois sur les prairies fleuries et le recours à des mélanges qui peuvent contenir des variétés ornementales d’espèces sauvages risquant d’occasionner des pollutions génétiques en se croisant avec des espèces sauvages et sont souvent attractives des abeilles domestiques et pas des autres pollinisateurs (Biodiversité et bâti, 2016)

Il est important également d’avoir en tête, lors de la conception du jardin, les leviers de la biodiversité en ville qui sont d’éviter la fragmentation des habitats, la réduction des surfaces, les phénomènes d’îlot de chaleur urbain et la pollution

La biodiversité végétale est déjà un élément essentiel des jardins thérapeutiques mais la biodiversité faunistique n’est pas encore conscientisée et intégrée dans la composition et conception. Pour favoriser cette biodiversité, des plantes indigènes de la région considérée et des plantes intéressantes en tant que nourriture et/ou habitat de la faune ciblée doivent donc faire partie de la palette végétale proposée pour la composition d’un jardin thérapeutique. Pour les aspects sécuritaires, trop d’insectes peut peut-être faire peur aux usagers, les guêpes peuvent être source de piqure, donc sélectionner des espèces moins favorables à ces espèces et faire des aménagements un peu moins buissonnants pour les espèces nectarifères et mellifères seraient à envisager. Mais sinon il n’y a pas de contre-indication particulière dans la sélection des plantes. 


Il ressort également de ces 12 mois de travaux intensifs autour de la valorisation de la biodiversité, qu'il convenait de relire la palette végétale classique du paysagiste, qui s'était construite jusque là , principalement avec une vocation ornementale, laquelle pouvait être contradictoire avec l'objectif de renforcement de la biodiversité. De plus les interrogations continues qui nous sont portées par la question du réchauffement climatique, nous obligent à interroger l'évolution vers des essences plus adaptées à des conditions climatiques encore difficiles à décrire